La tulipomanie (1636-1637)

Au cours de l'hiver 1636-1637, le prix de certains bulbes de tulipes s'envole dans les Provinces-Unies avant de s'effondrer en quelques jours. L'épisode est devenu le symbole universel des bulles financières, au prix de beaucoup d'exagérations.

Mis à jour le 14 octobre 2026 · 4 min de lecture

Sommaire
  1. Une fleur venue de l'Empire ottoman
  2. Comment fonctionnait le marché
  3. Les prix et le krach
  4. Le règlement des litiges
  5. Mythe et réalité
  6. Héritage
  7. Questions fréquentes

Une fleur venue de l'Empire ottoman

La tulipe, cultivée et vénérée dans l'Empire ottoman, arrive en Europe occidentale au milieu du XVIe siècle. Dans les Provinces-Unies, son introduction est associée au botaniste Charles de l'Écluse (Carolus Clusius), nommé en 1593 à l'université de Leyde, qui la cultive dans le jardin botanique (hortus) dès 1594. Fleur rare, aux couleurs plus saturées que toutes celles connues alors, elle devient un objet de collection pour les élites cultivées du Siècle d'or.

Les bulbes les plus recherchés sont les tulipes « cassées » (gebroken) : leurs pétales présentent des flammes ou des stries blanches, rouges ou violettes, totalement imprévisibles. On sait depuis les années 1920 que ces motifs sont dus à un virus (le virus de la panachure de la tulipe), transmis par les pucerons, qui affaiblit aussi la plante. Impossible donc de produire ces variétés à volonté : seule la reproduction par caïeux (petits bulbes formés à côté du bulbe mère) permet de les multiplier, lentement.

Comment fonctionnait le marché

Un bulbe ne fleurit que quelques semaines par an. En dehors de la période d'arrachage (juin à septembre), on vend donc des bulbes en terre, sur la foi d'un poids (exprimé en azen) et d'une variété. Au cours de 1636, ce commerce se transforme : des acheteurs s'engagent à payer, à la livraison de l'été suivant, des bulbes qu'ils ne possèdent pas encore, et revendent ces promesses plusieurs fois. Les contemporains parlent de windhandel, le « commerce du vent ».

Les transactions ont lieu dans des tavernes, au sein de « collèges » dotés de règles : petites sommes versées en « vin d'argent » (wijnkoopsgeld) au vendeur, enchères sur ardoise ou au système des « assiettes ». Les centres principaux sont Haarlem, Amsterdam, Alkmaar, Enkhuizen, Leyde et Hoorn.

Les prix et le krach

Pendant l'hiver 1636-1637, les prix de nombreuses variétés, y compris communes, se mettent à grimper très vite. Le 5 février 1637, à Alkmaar, une vente aux enchères des bulbes de feu Wouter Winkel, au profit de ses enfants orphelins, rapporte environ 90 000 florins, un montant considérable à une époque où un artisan qualifié gagnait de l'ordre de quelques centaines de florins par an. La Semper Augustus, la plus célèbre de toutes, était si rare qu'elle ne fut presque jamais mise sur le marché ; des pamphlets lui attribuent des prix de plusieurs milliers de florins par bulbe.

Pourtant, au même moment, le marché se retourne : lors d'une vente à Haarlem, au tout début de février 1637, les acheteurs ne se présentent plus. En quelques jours, la panique gagne toutes les villes. Les acheteurs refusent d'honorer des contrats conclus à des prix devenus absurdes.

DateÉtape
1593-1594Clusius à Leyde ; premières tulipes du jardin botanique
Années 1620-1630Collectionneurs, prix élevés pour les variétés rares
Été-automne 1636Essor du commerce à terme dans les tavernes
5 février 1637Vente d'Alkmaar (environ 90 000 florins)
Février 1637Effondrement des prix et refus de paiement
Avril 1637La cour de Hollande suspend la question des contrats
Mai 1638Haarlem permet de résilier un contrat contre 3,5 % du prix

Le règlement des litiges

Les floristes tentent de s'organiser : une réunion de délégués à Amsterdam, le 23 février 1637, propose que les contrats conclus avant fin novembre 1636 soient exécutés et que les autres puissent être résiliés moyennant 10 % du prix. Les autorités refusent de trancher. Les États de Hollande renvoient les litiges devant les juridictions locales, qui les traitent rarement. À Haarlem, le conseil municipal crée en 1638 une commission qui permet de se libérer d'un contrat en versant 3,5 % de la somme promise. La plupart des affaires se règlent ainsi à l'amiable.

Mythe et réalité

L'image d'une nation entière ruinée, de ramoneurs vendant leur maison et de faillites en chaîne vient pour l'essentiel du journaliste écossais Charles Mackay, dans Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds (1841), qui s'appuyait sur des pamphlets moralisateurs publiés juste après le krach, eux-mêmes satiriques.

Les recherches de l'historienne Anne Goldgar (Tulipmania, 2007), fondées sur les archives notariales, nuancent fortement ce récit : le nombre de participants était limité (marchands, artisans aisés, rentiers), aucun suicide ni faillite massive n'est documenté, et l'économie néerlandaise n'a pas été durablement affectée. L'économiste Peter Garber a, lui, soutenu que les prix des bulbes rares étaient en partie rationnels. Le choc fut surtout moral : la confiance entre partenaires, fondement du commerce, avait été trahie. Les débats entre historiens et économistes restent ouverts sur l'ampleur exacte de la bulle.

Héritage

La tulipe n'a jamais quitté les Pays-Bas : le pays est aujourd'hui de très loin le premier producteur mondial de bulbes (voir la tulipe et horticulture et fleurs). Pour voir les champs, on se rend dans la Bollenstreek entre Leyde et Haarlem au printemps, et au Keukenhof (saison des tulipes). Le Hortus botanicus de Leyde a reconstitué le jardin de Clusius. Les natures mortes florales des peintres du Siècle d'or, visibles au Rijksmuseum et au musée Frans Hals, témoignent de cette passion.

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Questions fréquentes

La tulipomanie est-elle vraiment la première bulle spéculative ?

Elle est souvent présentée comme telle, car c'est la première dont on garde une trace documentée de cette ampleur. Mais son impact économique a été beaucoup plus limité que celui des bulles de Mississippi et des mers du Sud en 1720.

Combien coûtait une tulipe en 1637 ?

Les variétés communes valaient au plus quelques dizaines à quelques centaines de florins au sommet ; les variétés rares atteignaient plusieurs milliers de florins par bulbe, l'équivalent de plusieurs années de salaire d'un artisan.

Pourquoi les tulipes étaient-elles « flammées » ?

À cause d'un virus transmis par les pucerons, identifié au XXe siècle. Les variétés flammées modernes, dites tulipes Rembrandt, sont obtenues par sélection génétique, sans virus.

Des gens se sont-ils ruinés pendant la tulipomanie ?

Quelques-uns ont subi des pertes, mais les archives ne montrent ni vague de faillites ni ruine générale. La plupart des contrats ont été annulés ou réglés contre un faible pourcentage.