La Shoah aux Pays-Bas
Sur les quelque 140 000 Juifs qui vivaient aux Pays-Bas en 1940, environ 102 000 ont été assassinés, soit près de trois sur quatre : la proportion la plus élevée d'Europe de l'Ouest. Comment une société réputée tolérante a-t-elle pu laisser faire ? Histoire, chiffres et lieux de mémoire.
Sommaire
Une communauté ancienne et intégrée
La présence juive aux Pays-Bas remonte surtout à la fin du XVIe siècle, quand des Juifs séfarades chassés de la péninsule Ibérique s'installent à Amsterdam, attirés par la liberté religieuse relative de la République. Ils sont rejoints au XVIIe siècle par des Juifs ashkénazes d'Europe centrale. La synagogue portugaise (1675), la figure de Spinoza et le quartier juif autour du Waterlooplein témoignent de ce passé. Égaux en droits depuis 1796, les Juifs néerlandais sont en 1940 environ 140 000, dont près de 80 000 à Amsterdam, auxquels s'ajoutent des réfugiés venus d'Allemagne après 1933 — comme la famille d'Anne Frank.
L'engrenage de la persécution (1940-1942)
Après la capitulation de mai 1940 (voir Seconde Guerre mondiale), l'occupant applique une politique d'exclusion progressive, exécutée avec efficacité par une administration néerlandaise restée en place :
| Date | Mesure |
|---|---|
| Octobre 1940 | « Déclaration d'aryanité » exigée des fonctionnaires ; les Juifs sont exclus de la fonction publique en novembre. Le professeur Rudolph Cleveringa proteste publiquement à Leyde le 26 novembre |
| Janvier 1941 | Obligation de recensement de toutes les personnes « de sang juif » |
| Février 1941 | Création du Conseil juif (Joodsche Raad), présidé par Abraham Asscher et David Cohen ; rafles de 425 jeunes hommes dans le quartier juif d'Amsterdam, déportés à Buchenwald puis Mauthausen |
| 25-26 février 1941 | Grève de février, à Amsterdam et dans les environs, contre ces rafles |
| 1941 | Exclusion des écoles, des parcs, des cinémas, des marchés ; cartes d'identité frappées d'un « J » |
| 3 mai 1942 | Port obligatoire de l'étoile jaune |
| Juillet 1942 | Début des déportations |
Plusieurs facteurs expliquent le taux de mortalité exceptionnel : un pays plat et densément peuplé, sans montagnes ni forêts où se cacher ; une administration civile docile et un registre de population très précis (la carte d'identité infalsifiable conçue par Jacob Lentz) ; une police néerlandaise qui participe aux arrestations ; un contrôle direct par la SS plutôt que par l'armée ; le rôle ambigu du Conseil juif, qui croit limiter le mal en coopérant ; enfin, l'absence de gouvernement national sur place et la passivité d'une grande partie de la population.
Westerbork, Vught et la déportation
Le camp de Westerbork, en Drenthe, avait été construit en 1939 par le gouvernement néerlandais pour accueillir les réfugiés juifs d'Allemagne. Les Allemands en font en 1942 un camp de transit (Durchgangslager). Du 15 juillet 1942 au 13 septembre 1944, des trains partent chaque semaine, généralement le mardi, vers l'Est. Le camp de concentration de Vught (KZ Herzogenbusch), près de Bois-le-Duc, sert aussi de transit en 1943 ; en juin 1943, plus de 1 200 enfants en sont déportés vers Sobibor, où ils sont assassinés dès leur arrivée. À Amsterdam, la Hollandsche Schouwburg, ancien théâtre, sert de lieu de rassemblement avant le départ.
| Destination | Déportés depuis les Pays-Bas (ordres de grandeur) | Survivants |
|---|---|---|
| Auschwitz-Birkenau | Environ 60 000 | Environ un millier |
| Sobibor | Plus de 34 000 (mars-juillet 1943) | 18 |
| Theresienstadt | Près de 5 000 | Environ 1 900 |
| Bergen-Belsen | Près de 4 000 | Environ 2 000 |
Au total, environ 107 000 personnes sont déportées ; à peine plus de 5 000 reviennent. Le 19 mai 1944, 245 Sinti et Roms arrêtés lors d'une rafle nationale sont aussi déportés de Westerbork vers Auschwitz ; une trentaine seulement survivent. Une image filmée au départ du convoi, celle de la petite Settela Steinbach, est devenue l'un des visages de la Shoah.
Se cacher et sauver
Environ 25 000 Juifs entrent dans la clandestinité (onderduiken) ; on estime que près des deux tiers survivent, les autres étant trahis ou découverts — souvent par des chasseurs de primes comme ceux de la colonne Henneicke. La famille Frank, cachée dans l'Annexe du Prinsengracht de juillet 1942 à son arrestation le 4 août 1944, en est l'exemple le plus connu (voir la maison d'Anne Frank). Des réseaux sauvent des enfants : en face de la Hollandsche Schouwburg, la directrice de crèche Henriëtte Pimentel, Walter Süskind et le directeur d'école Johan van Hulst font sortir clandestinement environ 600 enfants. À Haarlem, la famille de Corrie ten Boom cache des Juifs dans sa maison. Les Pays-Bas comptent près de 6 000 « Justes parmi les nations » reconnus par Yad Vashem, l'un des chiffres les plus élevés au monde.
L'après-guerre et la reconnaissance tardive
Les survivants rentrent dans l'indifférence ; certains doivent payer des arriérés de loyer ou d'assurance, et les biens spoliés sont restitués lentement. La mémoire nationale insiste longtemps sur la résistance plutôt que sur la collaboration administrative. Le travail des historiens, notamment Loe de Jong et Jacques Presser (Ondergang, 1965), change progressivement le regard. Les excuses officielles viennent tard :
- 2018-2019 : la compagnie ferroviaire NS, qui avait transporté les déportés, indemnise les survivants et leurs proches.
- 26 janvier 2020 : le Premier ministre Mark Rutte présente les excuses du gouvernement pour l'action insuffisante des autorités de l'époque.
- 4 mai 2020 : lors de la commémoration nationale, le roi Willem-Alexander reconnaît que la reine Wilhelmine et le gouvernement en exil n'ont pas assez pris la mesure de la persécution.
Lieux de mémoire à visiter
- Namenmonument (Monument national de l'Holocauste), conçu par Daniel Libeskind et inauguré en septembre 2021 à Amsterdam : environ 102 000 briques portant chacune le nom d'une victime.
- Musée national de l'Holocauste, ouvert en mars 2024 face à la Hollandsche Schouwburg, au sein du Quartier culturel juif (avec le Musée historique juif et la synagogue portugaise).
- Herinneringscentrum Kamp Westerbork, près d'Hooghalen, à une quinzaine de kilomètres d'Assen : centre d'interprétation et site du camp, avec ses 102 000 petites pierres commémoratives.
- Nationaal Monument Kamp Vught : baraquements reconstitués et crématoire d'origine.
- Maison d'Anne Frank et maison de Corrie ten Boom à Haarlem.
- Les Stolpersteine, pavés de mémoire scellés devant les domiciles des victimes dans de nombreuses villes.
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Questions fréquentes
Combien de Juifs néerlandais ont été tués pendant la Shoah ?
Environ 102 000 sur quelque 140 000, soit près de 75 %. C'est le taux le plus élevé d'Europe de l'Ouest, contre environ un quart en France et environ 40 % en Belgique.
Qu'était le camp de Westerbork ?
Un camp de transit en Drenthe d'où partaient les trains de déportation vers Auschwitz, Sobibor, Theresienstadt et Bergen-Belsen, de juillet 1942 à septembre 1944. Anne Frank y passa un mois avant d'être déportée à Auschwitz.
Où se trouve le monument national de l'Holocauste aux Pays-Bas ?
À Amsterdam, sur la Weesperstraat, dans l'ancien quartier juif : c'est le Namenmonument, inauguré en 2021, qui porte les noms des victimes juives, roms et sintés des Pays-Bas.
Pourquoi tant de Juifs néerlandais ont-ils été déportés ?
Par la combinaison d'une administration très efficace et coopérative, d'un contrôle direct de la SS, d'un territoire peu propice à la clandestinité et de la faiblesse des réactions de la population, malgré des exceptions courageuses comme la grève de février 1941.